2012-11_Secrets-d-Avocats

Secrets d'avocats

Fayard – 11/2012

Secrets du maquis

Est-ce pour échapper à l’emprise du village, lui qui a vu le jour près de Corte et a grandi à Ajaccio, que Pascal Garbarini se lance à Paris, où il prête serment en janvier 1991 ? Cela l’aide à conserver une certaine distance quand il défend simultanément François Santoni et Charles Pieri, deux pontes du nationalisme insulaire qui, hors de leur lutte commune contre l’Etat, se mènent une guerre fraticide sans merci. Au point de fournir à l’avocat l’argument qu’il attendait pour tourner la page du FLNC Canal Historique et du combat collectif en ces temps où il lui arrivait de défendre la ligne politique au détriment du client. Une bonne vitrine, certes, mais un repoussoir pour les bandits qui ne prisent guère une défense trop « engagée ». Une véritable école, cependant, où l’avocat s’est vite trouvé confronté à des dossiers d’une trentaine de tomes et a dû apprendre le maniement du chiffon rouge, ni trop ni trop peu, pour conserver sa crédibilité au-delà de l’engagement militant.
Pascal Garbarini a été l’une des robes noires qui a le plus fréquenté les cours d’assises spécialisées et ses médiatiques magistrats : Gilbert Thiel, Jean-Louis Bruguière ou Michel Debacq. Il se recentre à partir de l’an 2000 sur une autre île, celle de la Cité, où l’on porte davantage la robe que la cagoule.
Trop petite, la Corse ? « Tout le monde se connaît, et c’est un obstacle à la liberté, dit-il. On ne peut se cacher. On voit tous les jours celui avec qui on s’est fâché. On vous range, on vous classe. Vous vous éloignez de quelqu’un, et c’est aussitôt une trahison ! Vous devez toujours savoir qui est en guerre avec qui. Comme Jean-Michel Darrois doit lire tous les jours les pages saumon du Figaro [économiques], on doit lire les pages de faits divers du Parisien et de Corse-Matin. Vous devez rester à la périphérie et toujours garder la robe. Vous devez être doublement vigilant. Vous ne devez pas trop en savoir, d’ailleurs cela ne vous regarde pas: vous ne faites pas partie de l’équipe que vous défendez. Je rends hommage à ceux qui réussissent en Corse ! Paris est une protection : les clients ne se vexent pas si je ne vais pas en boîte avec eux. Quant à la vérité, si j’avais voulu la connaître, j’aurais été juge ou policier. La proximité affaiblit la parole de l’avocat, elle tue la défense. »
Quelquefois, pourtant, il a su malgré lui. Comme ce jour où il a compris comment, en efficace « sous-marin » des RG, un certain François Casanova, aujourd’hui décédé, avait contribuer à faire exploser le FLNC. Fidèle aux traditions de sa maison d’origine, le roué policier avait misé sur l’affectif. Il avait présenté à François Santoni une photo, prise par ses services, sur laquelle on voyait sa compagne, une avocate corse, assise dans une Porsche pilotée par son « camarade » Charles Pieri. Il n’en avait pas fallu davantage pour faire basculer l’histoire du mouvement nationaliste…
Autrefois, à la fac de Nice, Pascal Garbarini fréquentait les « éxilés » convaincus que la justice française n’était pas celle de « leur » pays. Il lui aura fallu plusieurs années pour se « décontaminer » et voir venir à lui de nouveaux dossiers. Son premier client de poids n’est autre que l’un des fils de Marcel Francisci, d’une famille corse ayant toujours balancé entre gaullisme et cercles de jeux. Condamné à vingt ans de prison en première instance, l’héritier est relaxé en appel. L’avocat se voit propulsé dans le cercle des voyous du Petit Bar, du nom de l’établissement fréquenté par la bande qui monte à Ajaccio. Il n’épouse plus les querelles locales, comme à ses débuts; il fait l’avocat avec toute la distance requise.
L’Armée des ombres et Le Deuxième souffle : voilà les deux affiches de films qui décorent les murs de son bureau lorsqu’il devient l’avocat de « Doumé » Battini, bandit corse à l’ancienne, poursuivi pour avoir volé au secours, explosif en main, de son ami incarcéré, Antonio Ferrara. Un ami du village l’avait introduit en 1995 auprès du chef « natio » François Santoni; c’est encore par les liens familiaux que lui arrive celui qui a perdu un oeil dans l’attaque de la maison d’arrêt de Fresnes en 2003. Garbarini noue de bons contacts avec le juge d’instruction Jean-Paul Albert, et cette sérénité convient à Dominique Battini. Le magistrat joue cartes sur tables, annonçant qu’il ne pourra rien par rapport aux quatre ans d’isolement total que l’administration pénitentiaire réserve à cet homme qui a osé attaqué une prison comme les Indiens attaquaient une garnison de western. Il délivre en revanche assez vite des permis de visite pour les frères, les soeurs, la fiancée, ce qui a pour effet de détendre l’atmosphère, mais il serait vain d’attendre que Battini donne, en retour, les noms de ses complices.
Le procès se passe nettement moins bien. Neuf garçons dans le box, vingt-cinq gendarmes campés derrière eux : le décorum n’est pas franchement favorable. La présidente, Janine Drai, affiche une totale intransigeance, comme si la moindre parcelle concédée aux voyous risquait de lui faire perdre le contrôle de l’audience. Pascal Garbarini tente bien de lui en souffler mot à la faveur d’une suspension, mais elle craint trop pour son autorité. La tension monte minute après minute et, comme les forte têtes qu’elle entend juger ne reculent pas, l’explosion guette.
Le clash est irréversible: avec les avocats d’Antonio Ferrara et de Hamid Hakkar, Me Garbarini quitte l’audience en même temps que ses clients. La présidente le commet alors d’office. « Je ne suis pas aux ordres de la cour d’assises ! » proteste l’avocat. Et c’est à distance qu’il apprend la peine infligée à son client : quinze ans.
Le procès en appel se déroule dans une ambiance plus paisible. Si Battini s’est mobilisé pour libérer Ferrara, s’il y a laissé un oeil, ce n’est pas pour de l’argent, qu’on se le dise, mais par amitié : telle est l’idée principale que son avocat distille au fil des audiences. Non sans un certain succès, à en juger par cet échange entre une surveillante, partie civile, et son client:
Elle : « Je comprends la souffrance de M. Battini, et je tiens à vous dire que vous êtes la seule personne ici que je considère et que je comprends. »
Battini : « La différence entre vous et moi, c’est que j’ai fait un choix, pas vous. Vous n’avez rien demandé à personne, alors que si je suis ici, c’est de ma faute… »
Un peu plus tard, alors que l’avocat d’un autre prévenu éructe au nom de tout le box, Battini intervient à nouveau : « Vous avez un client, défendez-le, et laissez les autres défendrent leur client ! »
Peu d’accusés protègent à ce point leur avocat qui, dans ces conditions, n’a plus qu’à se concentrer sur le coeur du métier : être cet auxiliaire de justice qui va tenter d’obtenir la peine la plus acceptable.
Garbarini insiste sur le « prix de l’amitié » et, visiblement, les jurés entendent cette musique-là, puisque la peine de Battini est « miraculeusement » ramenée à onze ans. Une forme de « sacralisation judiciaire » de son audace et de son « courage physique », selon les termes de son avocat, qui revient sur la défense du plus jeune des bandits corses à l’ancienne : « On peut être un voyou et ne pas être une crapule, être un voyou et connaître le sens de l’amitié. Battini est très pudique, mais je lui ai fait comprendre qu’il ne pouvait rester complêtement dans l’obscurité. Je l’ai convaincu de s’exprimer sur la nature des faits. Les faits sont clairs. L’ADN établissant sa présence sur place, il s’est engagé auprès du juge d’instruction à s’expliquer devant la cour d’assises, mais en première instance la présidente a tout bloqué. »
A l’évidence, Garbarini est assez bluffé par cette évasion qui fait date dans les annales de l’administration pénitentaire. Mais, à près de cinquante ans, dont vingt de pénal, il a appris à conserver la distance nécessaire. Et pris sa place dans la paysage judiciaire d’une île où l’avocat acquiert, avec l’âge, une notoriété proportionnelle à celle de ses clients. Où il devient une personnalité, au sens presque féodal du terme, avec tout le pouvoir que l’on prête dans les société traditionnelles à ceux qui maîtrisent la parole. Au risque de se piquer au jeu du star system, mais Garbarini assure garder la tête froide, même si on lui donne du « Oh, mae ! » (« Oh, maître ! ») au village : « Oh, mae ! on vous a vu à la télé ! »
« Le vrai avocat est humble, déclare-t-il. Comme le boxeur, tu peux être le plus grand aujourd’hui et perdre demain. Tu peux bien plaider et te prendre une grosse claque. Tu redescend alors sur terre. « Maître, vous avez la parole », dit le président, et, à cet instant du procès, tout a déjà été dit. Le client est cuit, ou presque. Mais, pendant le temps que tu veux, personne ne va plus te couper la parole. »
Boxeur, Garbarini l’a été pour de vrai quand il étudiait, un pied sur le ring, un autre à l’Union corse où il cotoyait l’avocat Charles Robaglia, grand spécialiste de la voyoucratie (qui l’incitera à battre pendant trois ans le plancher de la 23e chambre correctionnelle, celle des petits délinquants, l' »école de vie »), le fils Tiberi (futur maire de Paris) et François Pupponi (futur maire de Sarcelles et ami de DSK). Le réseau corse lui a apporté ce que son père ne pouvait lui donner, vu qu’il ne l’a pas connu : un poste de pion à Tolbiac, une fibre nationaliste qui lui attirera ses premiers clients, bientôt relayés par « Doumé » et la bande du Petit Bar, dont plusieurs représentants lui demandent de déjouer les pièges tendus par la police, de gagner quelques années de prison pour faire face à la vague de règlements de compte qui décime le milieu ajaccien. En tentant de se cantonner au conseil judiciaire, de ne jamais devenir le porte-parole du clan, de ne pas être prisonnier d’une bande qui finira, quoi qu’il arrive, par être réduite à néant, car rien n’est moins éternel qu’un parrain corse.
Plus facile de conserver ses distances avec les voyous qu’avec les nationalistes ? Désigné pour assister Yvan Colonna, accusé d’avoir assassiné le préfet Erignac, Pascal Garbarini ne parvient pas imposer ses vues aux confrères qui le défendent avec lui. A l’approche du troisième et dernier procès, il tente de s’en tenir aux faits criminels, mais la politique emporte tout sur son passage, comme au temps où lui-même défendait François Santoni :
« Peut-on condamner un homme sur la base de mises en causes suivies de rétractations sujettes à caution, sachant qu’il n’y a pas, dans le dossier, d’éléments matériels suffisants pour comdamner Colonna à la perpétuité ? C’est ce que je comptais plaider, mais j’ai été mis en minorité. On a choisi de faire de Colonna un Dreyfus corse, et mes questions n’étaient plus audibles. » Nombrilisme insulaire ? En Corse, la défense est collective, ou n’est pas. D’ailleurs, sur un mur de son bureau, on peut voir un dessin représentant Garbarini et son ami (et témoin de mariage) Sollacaro, et, plus loin, une photo de lui avec son compère Jean-Louis Seatelli. Trois produits de cette « école corse » qui est sans doute l’une des plus sélectives, tant il est difficile de rester au-dessus de la mélée – des clans et de l’affect. Une rude école où il arrive malgré tout que l’on sourie, comme ce jour où comparaît devant le tribunal correctionnel un vieux braqueur, prénommé Alexandre, à cause d’un arsenal découvert dans le grenier de son beau-père – explosifs, pistolets automatiques, cagoules, une Sten, plus une boîte de Tampax : »Vous voyez, monsieur, vous niez les faits, et le tribunal peut vous croire, lui dit le président. Cette Sten, c’est plutôt de la génération de votre beau-père, mais la boîte de Tampax, c’est plutôt de votre génération ! – Alors, condamnez-moi pour la boîte de Tampax ! » rétorque le prévenu, qui sera relaxé.