Au fil de l'eau

Verbatim

Un + Une de Claude Lelouch

25/11/2015

Sur la plus belle avenue du monde, dans la salle de l’UGC Normandie, a été projeté le 24 novembre le dernier Lelouch, avec pour principaux acteurs Elsa Zylberstein, Jean Dujardin, Alice Pol et Christophe Lambert.

Toute l’équipe du film était présente comme le Tout Paris qui s’était manifestement donné le mot : « Un Lelouch pour conjurer le sort » et résister aux récents dramatiques évènements parisiens.

Disons honnêtement que la sécurité ne jouait pas les figurants avec ses membres, 9mm à la ceinture, dissimulés aux quatre coins de la salle. De mémoire de ses bleus fauteuils, avaient rarement été accueillies des fesses si bien armées, quoique…

L’Inde y est aussi invitée. Lelouch l’a conviée. Elle ne se contente pas d’être un décor. L’Inde incarne l’Histoire de ce film comme le désert contemplait Peter O’Toole se métamorphoser en Lawrence d’Arabie.

Le titre du Lelouch aiguise déjà notre vilain défaut qu’est la curiosité : Un + une.

Mais au fur et à mesure de la projection, c’est aussi : Juliette et Roméo, Eve et Adam, la caméra et Lelouch, la rencontre et Lelouch, le duo amoureux et Lelouch.

Bref, le cinéma et Lelouch !

Les acteurs sont sublimés et ils le lui rendent bien : coup pour coup.

Pardon, Amour contre Amour !

L’histoire : un homme, une femme, un couple, un autre couple, une rencontre, un départ puis encore une rencontre pour un nouveau départ.

En parlant de duo, Dujardin-Lelouch : forcément… Évidemment. Tout simplement !

Dujardin possède l’ADN des acteurs de Lelouch.

Ces acteurs qui nous font rêver, sourire, rire (et nous avons ri), et comme l’avoue Elsa Zylberstein à Jean Dujardin dans une réplique cultissime : « Il faut me comprendre, c’est trop difficile, c’est trop dur. Vous êtes trop séduisant !»

Et comme clap de fin, un clin d’œil aux nostalgiques d’Un homme et une femme, cet enfant Antoine ne veut vraiment pas grandir… et c’est formidable !



L’Hermine de Christian Vincent

19/11/2015

Un matin par une fenêtre de son bureau parisien, le producteur de Y aura t’il de la neige à Noël ?, de Sandrine Veysset, Humbert Balsan est parti pour un cinéma d’ailleurs.

Avec lui, c’est le « dernier des Pirates » qui nous a quitté, pleuré par la profession bouleversée, à l’instar du monde des lettres qui se sentait orphelin lors de la disparition du dernier des hussards.

La succession serait-elle trop lourde ?

Y aurait-il encore quelques flibustiers pour produire à l’instinct ? Des loups de cinéma à l’esprit frondeur, flambeur, visionnaire, prêts à s’engager corps et âmes auprès des metteurs en scène comme on s’engage dans la marine pour voir du pays ?

Oui. Matthieu Tarot fait partie de ces révoltés ! Il a produit L’Hermine, film de genre sur un président de cour d’assises.

Du monde du crime et de la justice, le cinéma a déjà beaucoup exploré. Il connaît l’autopsie d’un meurtre, le juge et l’assassin, le procès, la garde à vue, le 7e juré, le témoin à charge, l’aveu, le commis d’office, l’avocat de la terreur. Mais un film sur un président d’assises ? Comment cette idée saugrenue a-t-elle donc germé dans le fol esprit de ce producteur ? En assistant à un procès d’assises présidé par un magistrat de qualité.

Ce président est Olivier Leurent. Ses accusés sont présumés coupables d’une attaque de fourgons blindés puis d’une fuite en forme de course poursuite qui range celle de Bullitt dans les balades de bord de mer au volant d’une berline Citroën. L’un de ces accusés distribue les mots comme un archer décoche des flèches, l’autre possède une telle beauté du diable qu’il en fait chavirer la gente féminine mais pas que.

Ce président là mène si intelligemment l’audience que tous les « acteurs » présents – avocat général, avocats, accusés… – sont condamnés à être bons. Ce président sera la vedette du procès qu’imagine à cet instant Tarot. Et pour le rôle titre, l’immense Fabrice Luchini est choisi.

Mais il ne faut pas oublier le réalisateur Christian Vincent.

Christian Vincent, metteur en scène qui, depuis La discrète (avec Luchini, déjà), a réussi à nous faire aimer le petit noir pourtant franchement amer du Café de la mairie, place Saint-Sulpice, et a fait de nous les Champollion des grains de beauté qui apparaissent à la faveur de l’effeuillage d’un corps.

Dans L’Hermine, Christian Vincent a eu une place privilégiée. Il a été l’ombre d’Olivier Leurent durant trois procès d’assises. Il en a fait un film de vérité où la souffrance et la pudeur côtoient la colère et l’incompréhension mais où surtout l’humain règne.

Le pitch : un père est jugé pour le meurtre de son enfant devant les assises de Saint-Omer. Sa culpabilité paraît évidente surtout qu’il refuse de s’expliquer, de parler des faits comme de lui.

C’est là que le rôle du président est essentiel. Comment rechercher et trouver la vérité ? Acquitter ou condamner sur les seules pièces de la procédure sans en débattre à l’audience. Une fable de La Fontaine à soi tout seul.

Luchini est exaspéré et exaspérant, cultivé et cynique, intelligent et quelque peu méprisant mais jamais seul avec sa solitude, comme l’aurait chanté Reggiani. Il excelle dans ses postures, ses phrases ponctuées de son sourire forcé. On se dit aussi qu’on est heureux de ne pas le connaître. Comment un homme si détaché de l’âme humaine peut-il juger un autre homme ?

Grâce à une femme, peut-être, la sublime Sidse Babett Knudsen, l’héroïne de la remarquable série danoise Borgen.

Elle est jurée. Ses questions sont justes et forcent la cour à réfléchir, piquant la curiosité du président qui finit par ne voir plus qu’elle, tant elle l’intrigue et peut-être le séduit.

Voilà. Mon tableau des forces en présence est terminé. La cour d’assises est maintenant au complet, elle peut juger. Coupable ou acquitté ? À vous d’aller voir.

Sachez seulement que, pour ce film, deux verdicts ont déjà été rendus par un jury… celui de la Mostra de Venise : la Copa Volpi pour Fabrice Luchini qui couronne la meilleure interprétation masculine et le prix du meilleur scénario.

Tarot ne fera pas appel !



La Vérité de Henri-Georges Clouzot

28/10/2015

Peu de films ont pour décor un procès, ce lieu où la justice est rendue. La justice au cinéma ? Discrète, absente, accusée même, car le cinéma filme davantage les drames passionnels que les bonheurs paisibles, l’injustice que la justice.

La Vérité, d’Henri-Georges Clouzot, oscar du meilleur film en langue étrangère en 1961, déroge à cette règle.

Le film se situe dans le quartier parisien de Saint-Germain-des-Prés, mais aussi, et surtout, dans la grande salle mythique de la cour d’assises de la capitale, qui lui sert de décor réel. La cour d’assises, ses rituels solennels, ses boiseries encaustiquées et ses allégories peintes au plafond lui donnent de grands airs de palais – celui de la justice, rendue au nom du peuple français. Son box, en revanche, est glaçant de sobriété. L’ex-garde des Sceaux Robert Badinter disait qu’il était le périmètre géographique du malheur humain. La modernité l’a paré de vitres blindées : si notre esprit distrait l’avait oublié, c’est de crime de sang dont on parle ici !

La Vérité – ou plutôt, devrais-je dire, la vérité judiciaire, sa cousine éloignée – raconte l’histoire d’une femme accusée d’avoir assassiné un jeune chef d’orchestre brillant et ténébreux, joué par Sami Frey. Un amant qu’elle a chipé à sa sœur, la brune et sage Marie-Josée Nat. Cette accusée, jumelle française des Vitelloni de Fellini, c’est Brigitte Bardot. Sa beauté incandescente et impudique ravage l’écran.

« Tu les trouves jolies, mes fesses ? ». On pense forcément à cette réplique d’anthologie du cinéma français. B.B., allongée, nue, sur son lit, interrogeant lascivement Michel Piccoli. « Oui, très », lui répond l’acteur. « Je t’aime totalement, tendrement, tragiquement ». Une scène mythique ajoutée de manière espiègle par Godard trois ans après La Vérité car les producteurs se plaignaient de ne pas apercevoir suffisamment les atouts de B.B.

Car Clouzot filme son procès, « le » procès. L’audience est aussi son actrice principale. C’est dans la grande salle des assises que les flash back du crime trouvent leur explication dramatique et que les acteurs livrent, au travers de leur rôle, leur vérité. C’est lors du procès que se joue et se dénoue l’intrigue. L’éloquence des années 60 n’est plus celle d’aujourd’hui – plus ampoulée, plein d’accents circonflexes, de pleins et de déliés – mais les réparties cinglantes que s’échangent Meurisse et Vanel et les « vérités » d’audience font toujours mouche. On remplacerait utilement certains cours de l’école du barreau par la projection de La Vérité.

En robes noires et rabats blancs, Louis Seigner est le président, René Blancard l’avocat général, Paul Meurisse celui de la partie civile, Charles Vanel le conseil de la défense. Un petit monde judiciaire décrit avec justesse et ironie par Clouzot, un ballet de robes d’une cruauté et d’un cynisme qui n’ont pas varié aujourd’hui. Paul Meurisse pourrait très bien s’être inspiré des grands pénalistes de notre époque, Hervé Temime, Francis Szpiner ou encore Patrick Maisonneuve ; Charles Vanel aurait pu observer et copier Éric Dupond-Moretti, Pierre Haïk ou Jean-Yves Le Borgne. Les costumes sont les mêmes.

Au centre de ce chœur d’hommes, Clouzot, qui avait la réputation de tyranniser ses acteurs, a choisi B.B. et sa beauté du diable, qui était pour l’époque intrinsèquement immorale. Il s’est servi de son actrice pour dresser la critique amère d’une société bourgeoise et pudibonde qui, huit ans plus tard, volera en éclats sous les barricades et les jets de pavés. Il fait sangloter et hurler son héroïne à la face de cette société amidonnée qui emplit la salle du tribunal, venue au spectacle de la cour d’assises comme on se rend, en place de grève, voir supplicier le condamné.

« Vous êtes tous morts ! », crie Bardot depuis le box des accusés. Magnifique prophétie, lumineuse parabole. Le cinéma de Clouzot a été rangé au magasin d’un trop grand classicisme par la Nouvelle Vague. À la fin des années 1960, il fallait tuer les pères. Quel beau pied de nez, a posteriori, que cette dernière saillie cinématographique aux enfants de mai ! Quel génie ! Clouzot, c’est Molière derrière la caméra. Une vieille école qui, comme le vieux cognac, ne déçoit jamais.

J’ai vu La Vérité avant d’être avocat, j’ai revu le film avec ma robe, pratiquant enfiévré de cette vérité judiciaire. Orson Welles se lamentait de n’être « plus capable de s’emballer pour un seul film, mêmes les meilleurs ». « Je n’arrive pas à effacer mon expérience passée », soupirait-il. Moi, je vous dis : courez voir ou revoir La Vérité. Ce n’est pas un vestige du passé, c’est un classique qu’aucune « vague », aucun pavé, aucun lauréat de concours d’éloquence n’a pu depuis cinquante-cinq ans effacer ou abîmer.